Cynthia Fleury

Docteur en philosophie.

Membre du comité de lecture de la revue Cités.

RECHERCHE EN COURS

“ Les Platoniciens de Perse et les Platoniciens de la Renaissance ”

La question n'est pas de savoir si Marsile Ficin a eu accès ou non au corpus sohravardien (il est probable qu’il ait eu accès “ indirectement ”, au travers de Gémiste Pléthon, lui-même lecteur de Sohravardî), mais comment le platonisme Renaissant est lui-même une sorte d'écho du "platonisme des Perses", ce dernier, étant né au XIIe siècle, des mêmes préoccupations, à savoir la résurrection d'un "nouveau" platonisme, propre à surmonter les conceptions aristotéliciennes, et à donner une nouvelle orientation à la théologie : dans le cas de Sohravardî (1155-1191), il s'agit, entre autres, de combattre ces philosophies complètement annihilées à la religion. On s'inscrit donc dans un souci de réflexion critique, de dialogue entre différentes doctrines, de ré-interprétation; souci de concilier apparemment l'inconciliable, à savoir la philosophie de la Révélation et la philosophie de la Connaissance. Le projet sohravardien, jailli de sa rencontre intellective avec la sagesse de l'ancienne Perse, prétend faire se rejoindre les noms de Platon et de Zarathoustra/Zoroastre, quelques trois siècles avant que les philosophes Gémiste Pléthon, Marsile Ficin, ..., tentent pareille entreprise. C'est là, une révolution spirituelle et philosophique sans précédent, dépassant les propres catégories de l'Islam, combattant toutes les idéologies militantes.

D'autre part, même s'il existe entre les Platoniciens de Perse, tels que Mollâ Sadrâ Shîrâzî (1571-1640), et les Platoniciens de Cambridge, leurs contemporains, de profondes affinités de pensée (au travers de la conception de la matière, notamment), il reste néanmoins que notre schéma habituel partageant l'histoire en "Antiquité, Moyen-Age, Renaissance, Temps Modernes" risque de péricliter, parce qu'il s'adapte à un état de choses spécifiquement occidental. Comme Henry Corbin l’a suggéré, il faudra bien trouver une référence autre que chronologique pour marquer le synchronisme de ces philosophes iraniens avec leurs pairs d'Occident. Cet effort renvoie, ainsi, à un projet plus global, concernant l'histoire de la philosophie en règle générale.

 

C’est, ainsi, qu’au cœur de cet itinéraire philosophique, le moment “ ficinien ” (avec ses conceptions de la Lumière, de l’intériorité de l’âme, et de l’angélologie) et le moment cusain (avec, entre autres, sa problématique de la disproportion et de la coïncidence des opposés) ont surgit et ont réaffirmé l’étonnante convergence d’une recherche sur le platonisme renaissant et d’une recherche sur le platonisme oriental, autrement nommé “ platonisme des Perses ”. La résurrection ficinienne, qui pose le platonisme comme la clé même du christianisme, avait déjà eu lieu, quelques siècles plus tôt, avec Sohravardî (1155-1191), ce dernier posant le platonisme, teinté de Zoroastre et d’Hermès, comme le chiffre même d’un autre monothéisme, à savoir l’Islam. D’une certaine façon, les préceptes de la pia philosophia existaient déjà au XIIIe siècle, la “ Renaissance ” avait connu son premier témoin chez Sohravardî.

 

Le but n’est pas ici de comparer des philosophies, mais, d’accéder, au contraire, à leur singularité, sachant que c’est sous le regard de Sohravardî que Ficin s’élucide, et réciproquement, sous le regard de Ficin, que le platonicien de Perse prend toute son ampleur, et, encore, sous la lumière de Rûzbehân que toute la singularité cusaine se précise. C’est, précisément, ce regard de l’autre (l’autre étant l’une des notions principales du florentin), que Cynthia Fleury cherche à percevoir, comme une sorte d’énigme dont on relèverait le défi pour mieux accéder à la compréhension d’une philosophie.

Les préoccupations philosophiques qui se nouent entre la Renaissance et l’Orient sont si nombreuses, qu’il appert nécessaire de mettre en place une démarche récurrente, sachant confronter de nouveaux “ binômes ”, qui seraient tout aussi pertinents, tel que celui, déjà invoqué ci-dessus, de Nicolas de Cues et de Rûzbehân (1128-1209), penseur soufi qui voit les réminiscences platoniciennes au centre de sa philosophie de l’amour et du sens eschatologique de la beauté. Il est étonnant de voir que l’humanisme cusain, la doctrine de la coïncidence des opposés et de la disproportion à jamais irréductible, se comprennent d’autant mieux qu’on les énonce sous la lumière de la vision soufie, notamment, lorsque celle-ci pose la primauté de la thématique de l’œil, au sein duquel regard divin et regard humain se mêlent l’un à l’autre, sans pour autant être réductibles l’un à l’autre : l’humanité cusaine passe par l’épreuve de “ l’œil de Dieu ”, et la cosmologie cusaine joue alors de ce rapport du visible avec l’invisible, cher aux théories expressionnistes de Rûzbehân, théories à bien différencier des théories créationnistes. La conception épiphanique du penseur soufi nous permet de reformuler le mouvement de complicatio et d’explicatio, au cœur même de la cosmologie cusaine, et de repenser, à partir de cette dynamique même et de l’enseignement du prophète soufi, la question de l’homme. Etrange de voir alors que la question humaniste ne se trouve pas forcément là où on la suppose habituellement.

C’est encore selon ce même principe que Cynthia Fleury se propose d’étudier par la suite Giordano Bruno, Pic de la Mirandole. Chez Bruno, la théorie du monde imaginal, la primauté orientale d’un sens ésotérique nous aide à comprendre comment l’ésotérisme brunien s’identifie à une connaissance plus profonde des lois de l’univers, dans laquelle les images et le mythe servent directement la purification de l’âme humaine, comment la réforme céleste de Bruno trouve ses clés de déchiffrement dans l’herméneutique, soufie et shî’ite, de l’amour.

 

C’est ainsi, tel un Jean Jolivet qui a su inauguré une recherche portant sur la connivence d’une époque médiévale latine et arabe, que Cynthia Fleury se propose d’étudier le domaine confrontant les différents foyers du platonisme, par-delà Orient et Occident, domaine qui demeure jusqu’à maintenant inexploré. Cette recherche est la base d’un travail plus général concernant l’apport de l’Islam à la philosophie et le dialogue nécessaire, entre philosophie orientale et philosophie occidentale, appelé à fonder une réflexion humaniste contemporaine. Cynthia Fleury cherche à montrer comment et pourquoi une philosophie indissociable du prophétisme, de la prophétologie et de l’eschatologie est proprement le lieu du défi métaphysique, éthique, esthétique, qui définit une philosophie humaniste contemporaine. L’opposition philosophie occidentale/philosophie orientale n’a plus lieu d’être. Si la philosophie occidentale veut continuer de densifier l’ordre de sa saisie, poursuivre la critique de son rapport au réel et au soi, elle ne peut plus demeurer ignorante des références “ orientales ”, qui n’ont rien d’une spécificité géographique. Au contraire, le défi contemporain d’un humanisme, digne de la Renaissance, se situe dans la réappropriation de l’Orient par l’Occident et de l’Occident par l’Orient.

Un des enjeux du monde contemporain est très certainement d’entamer une réflexion critique sur l’Islam en vue d’extraire son “ esprit ”. Pour l’Islam, s’adonner à la philosophie, débarrasser les dogmes religieux de leurs scories renvoie à s’interroger sur le fait fondamental qu’est la prophétie –la Révélation prophétique- et ses conséquences herméneutiques. Pour la falsafa, soit la tradition philosophique arabe néoplatonicienne, la sagesse grecque provient de la “ Niche aux lumières de la prophétie ”. C’est le cas tout particulièrement avec les philosophes ishraqi, shî’ites et soufis tels que Sohravardî, Ibn Arabî, Rûzbehân, Rûmî…, qui nous permettent, certes, de maintenir l’intelligibilité de cette religion, mais surtout de montrer comment elle participe à une réflexion d’ordre plus universel. Il faut donc chercher, à l’intérieur de la philosophie orientale, ce qui se dit de l’homme, de ses droits et de ses devoirs, de sa mémoire et de sa quête, et l’intégrer à la réflexion philosophique d’aujourd’hui en règle générale. Face aux docteurs de la Loi, il y a le nécessaire dialogue entre Islam et philosophie qui pose une nouvelle figure humaniste, à l’opposé des mouvements fondamentalistes qui confine l’Islam à une idéologie politique ou religieuse.

Communications

1.   -“ La métaphysique de l’imagination chez les platoniciens de Perse ”. Coordination : Douglas Hedley, Clare College, Cambridge, 15 nov 2002.

2.   -“ Qu’est-ce que l’imagination orientale ? ”. Coordination : Pascal Chabot, (CRIB), Faculté de Philosophie et Lettres (ULB), Bruxelles, 18 mars 2002.

3.   -“ La lumière ficinienne est-elle orientale ? ”. Colloque “ Figures du platonisme chez Marsile Ficin ”. Coordination : Pierre Caye et Pierre Magnard (CNRS- CHPM), Institut Culturel Italien, Paris, 28-29 mai 1999.

4.   -Conférences, tables rondes, débats à la Maison de la Poésie (Paris), à l’Institut du Monde Arabe (Paris), à la Cité des Sciences-la Villette, à la librairie FNAC (Paris),…

Publications

1.   Entretien avec Patrick Klugman, “ Les antifeujs ou l’antisémitisme actuel ”, in Cités, 2002.

2.   Entretien avec Mehrabodin Masstan, “ L’Islam peut-il être démocratique ? ”, in Cités, P.U.F, 2002.

3.   “ L’événement poétique chez Vico et les Shî’ites ”, in Kairos, Presses universitaires du Mirail, 2001.

4.   “ L’imâm, chef de la communauté politique et spirituelle ”, in Cités, P.U.F, 2001.

5.   “ L’Orient de l’imagination ”, in Kairos, Presses universitaires du Mirail, 2000

6.   “ Le devoir de regard : Nicolas de Cues à l’épreuve du soufisme ”, in Cahiers de la torpille, Éditions Kimé, 2000.

7.   Entretien avec Christian Jambet, “ Que doit être l’homme pour avoir des droits ? ”, in Cahiers de la torpille, Éditions Kimé, 2000.

8.   Entretien avec Pierre Magnard, “ Des devoirs plutôt que des droits ”, in Cahiers de la torpille, Éditions Kimé, 2000.

9.   Entretien avec Bruno Pinchard, “ Modernité et transmission ”, in Cahiers de la torpille, Éditions Kimé, 2000.

 

10. Marsile Ficin. Les platonismes à la Renaissance, (Actes du colloque), sous la direction de Pierre Magnard, Vrin, 2001.

 

11. Pretium Doloris. L’accident comme souci de soi, Pauvert, 2002

12. Mallarmé et la parole de l’imâm, éditions d’écarts, 2001.

13. Métaphysique de l’imagination, éditions d’écarts, 2000.

 

 

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Dernire mise jour : juillet 2002